Livre - Page 3

  • "Charly 9" de Jean Teullé, pas de la grande littérature mais ça se laisse lire

    9782260018247.jpgJ'ai de prime abord été désarçonnée et un tantinet agacée par le ton cru et l'abondance des dialogues mais j'avoue m'être laissée emporter par ce roman qui se lit presque d'une traite. On a sans doute peine à démêler les aspects historiques et romancés mais ce bouquin a au moins l'avantage d'éveiller l'intérêt pour l'histoire et de vouloir en connaître davantage sur la personnalité torturée de Charles IX et la tyrannie cynique de Catherine de Médicis. Un peu déçue d'avoir entrevu un Ronsard affublé d'une personnalité veule, voire un peu absente mais le livre vaut la peine d'être lu, rien que pour poursuivre plus loin la découverte d'un roi maudit.

  • Sans vieux papiers, moins d'émotions

    livre, vieux, rare, ancien, internet, web, roman, passé, papier, digital, toucher, page, fantôme, moisi, naphtaline, grenier, bouquin, ouvrage, reliure, littérature, Internet a certes changé mon rapport au livre. Le temps que je consacrais autrefois à la lecture gourmande a progressivement été englouti par l'irrésistible attrait exercé par cette médiathèque digitale aux possibilités illimitées.

    Et cependant, plus Internet prenait de la place dans mon quotidien, plus je m'attachais aux livres poussiéreux. Oubliés au fond d'un grenier. Qui sentent le moisi et la naphtaline. Ces ouvrages avaient vécu et semblaient reprendre une nouvelle bouffée d'existence, une fois la poussière soufflée et les toiles d'araignée balayées.

    La satisfaction immédiate, la facilité, l'efficacité du produit présentent bien entendu des avantages indéniables. Cependant, plus je surfe au creux de la vague Internet, plus j'y perds en profondeur, plus je me prive des bienfaits de la lenteur. Ma passion pour la lecture s'émoussait peu à peu mais la nécessité du contact physique avec le livre demeurait.

    livre, vieux, rare, ancien, internet, web, roman, passé, papier, digital, toucher, page, fantôme, moisi, naphtaline, grenier, bouquin, ouvrage, reliure, littérature, Palper un vieux livre, c'est toucher le passé du bout du doigt et de l'âme. Le papier jauni a préservé ses fantômes et les dégage lorsqu'on tourne ses pages écornées. C'est comme si le parfum entêtant d'une rose fanée s'enroulait en volutes autour de votre index inquisiteur. Comme si des sensations anciennes glissaient soudain sous votre épiderme pour atteindre vos nerfs et se répandre dans votre corps doucement habité par les esprits du passé.

    livre, vieux, rare, ancien, internet, web, roman, passé, papier, digital, toucher, page, fantôme, moisi, naphtaline, grenier, bouquin, ouvrage, reliure, littérature, Si j'aime renifler les pages d'un ouvrage neuf, j'avoue que le prix exorbitant de l'objet a fini par me décourager. Je préfère de loin les livres anciens aux prix doux qu'on exhume encore dans certaines bouquineries. Le voyage dans le temps commence au fond de ces éditions au charme désuet. 

    Aucun clavier au monde n'est capable de transmettre cette sensation unique, étrangement voluptueuse. Lorsque le livre de papier aura disparu, quelques vieux bouquins rares demeureront, tels des pièces de musée, des vestiges d'une époque où la littérature se déclinait sur des supports odorants et délicats, et où la littérature supposait goût des mots et réflexion.

     

  • Le petit livre bleu : pas de salsepareille pour Antoine Buéno

    Pix253.jpgLa publication du "Petit livre bleu" en juin dernier a provoqué quelques remous dans les médias voire une volée de bois vert chez les aficionados des petits lutins bleus. Pas de quoi fouetter un schtroumpf cependant... L'auteur Antoine Buéno annonce la couleur : son analyse est farcie d'ironie et n'a rien d'un pamphlet contre l'oeuvre de Peyo.

    La société des schtroumpfs serait ainsi un archétype d'utopie totlitaire empreint de stalimisme et de nazisme. Les mots sont ronflants et pourraient dissuader plus d'un lecteur potentiel et pourtant, la lecture de cet opus est jubilatoire.

    Bien sûr, Antoine Buéno pousse le bouchon un peu trop loin mais j'avoue que la caricature tient la route, son argumentation et sa logique étant implacables. Ce maître de conférences à Sciences Po connaît bien l'art de la dialectique et fournit là un livre extrêmement fouillé autant que bourré d'humour.

    Bien que friande de bandes dessinées, je n'ai jamais été fan des schtroumpfs mais le "Petit livre bleu" me donne l'envie de lire les BD dans la chambre de mon fils. Pas pour décrypter les aventures des schtroumpfs avec les lunettes déformantes de Buéno mais pour m'offrir une tranche de fraîcheur mentholée car c'est ainsi qu'il faut lire les schtroumpfs. Sans plus. 

    Iinvité d'un repas chez son ami Franquin, Thierry Culliford, alias Peyo demande au créateur de "Gaston Lagaffe" de lui passer le sel mais le mot lui échappe. "Passe-moi le... schtroumpf!" s'exclame-t-il. Un mythe est né. Un monde rempli d'innocence, de légèreté, de bonne humeur, une société fleur bleue, un monde parfait uniquement troublé par les agissements machiavéliques de Gargamel et de son chat Azraël... Vraiment?

    Pas pour Buéno qui taxe cette communauté gentillette d'antisémite (Gargamel serait la caricature du juif version propagande stalinienne ou hitlérienne et le nom de son chat évoque Israël), de phallocrate (la schtroumpfette n'est-elle pas une créature de Gargamel conçue pour détruire le village peuplé de mâles?), de raciste (les schtroumpfs virent au noir et reviennent à l'état sauvage lorsque le village est touché par une épidémie), de totalitarisme (la figure paternaliste du Grand Schtroumpf cache mal les rouages d'un pouvoir absolu qui fustige la désobéissance, le suffrage "universchtroumpf", l'intellectualisme,...), de... Assez! Tiré par les cheveux, tout ça? Sûrement mais l'analyse vaut la peine qu'on s'y schtroumpfe.

    La communauté des schtroumpfs n'est décidément pas un monde de Bisounours, selon Buéno dont les accents sarcastiques risquent de briser le rêve des admirateurs de l'oeuvre de Peyo. Si vous êtes donc un inconditionnel des schtroumpfs, évitez ce petit livre bleu à la couverture aussi douce que des fesses de bébé schtroumpf... Que le Grand Schtroumpf me croque si je schtroumpfe.   

  • "Les années douces" : quand l'éphémère touche l'éternité

    Jiro Taniguchi, Japon, manga, les années douces, amour, Taniguchi est un orfèvre du manga. Cet artiste a le don de ralentir la course du temps, de figer les meilleurs moments du quotidien. Il étire avec virtuosité les instants éphémères jusqu'à ce qu'ils donnent l'impression de durer une éternité...

    Dans "L'homme qui marche", il  s'attarde, avec l'élégance et la douceur qui caractérisent sa narration, sur les flâneries d'un homme. La saveur du quotidien passe aussi par les papilles du "Gourmet solitaire", une alléchante virée dans les gargotes des quartiers populaires japonais, où chaque plat est prétexte à des impressions, des réminiscences.

    Avec "Les années douces", Taniguchi signe un nouveau chef d'oeuvre imprégné de pudeur, de retenue bien asiatiques. Tiré d'un roman de Hiromi Kawakami, le récit ne se départit pas de l'atmosphère zen qui drape l'oeuvre de Taniguchi. 

    Tsukiko, une trentenaire célibataire rencontre, dans un café, celui qui fut son "maître" en japonais. Il est vieux et veuf, aussi solitaire et singulier qu'elle. Les rendez-vous se multiplient, au gré du hasard. Leur complicité est patente, leur interdépendance, de plus en plus marquée. Tsukiko n'ose pas se l'avouer et pourtant, c'est clair et pur comme de l'eau de roche : il y a plus que de l'affection entre ces deux-là. Les sentiments se révèlent tout en lenteur, tout en légèreté, tout en subtilité. Et c'est ce qui donne à ce manga toute son intensité.

    Jiro Taniguchi, Japon, manga, les années douces, amour, l'homme qui marche, le gourmet solitaire, festival d'angoulême, alph'art, sushi Il ne s'y passe rien d'hors du commun. Les dialogues sont parcimonieux, la ligne est claire et esthétique. Le non-dit remplit l'espace. Et pourtant, la limpidité du récit, la beauté toute simple des émotions vous poussent à tourner les pages avec avidité.

    Pour prolonger le plaisir, on se prendrait presque à freiner son rythme de lecture. On musarde de planche en planche. On collecte les émotions comme on part à la cueillette aux champignons. On  s'imbibe d'une ambiance éthérée qui nous élève.

    Depuis Taniguchi, le manga a gagné le respect et le dessin devient littérature. Les deux tomes des "Années douces" le démontrent encore de façon éclatante. ©

  • "une sacrée mamie" : un sacré manga

    Une-sacrée-mamievol1.jpgIl n'est pas si éloigné que ça le temps où le manga avait mauvaise presse. Le manga était à la littérature ce que la malbouffe était à la gastronomie. En quelques années, le manga -même s'il est encore peu connu et injustement déprécié dans certains milieux- a acquis quelques lettres de noblesse grâce au graphisme élégant et aux scénarios élaborés d'un auteur comme Jiro Taniguchi. Pour l'amateur de BD plutôt classiques que je suis, le trait délicat et juste, la sincérité des émotions, bien dosées, constituent les ferments d'une bonne bande dessinée. Une conception sans doute très occidentale mais que de plus en plus de mangakas adoptent avec un talent étourdissant.

    J'avoue. J'ai craqué pour "une sacrée mamie" de Saburo Ishikawa et Yoshichi Shimada. L'histoire vous instille des milliers de gouttes de fraîcheur et d'innocence bienvenues par les temps qui courent. Mais pas seulement ça. "une sacrée mamie" est, en fait, un roman autobiographique qui vous arrache les tripes et le coeur par la simplicité de son propos.

    Akihiro est un gamin de 8 ans, remuant mais plus ou moins heureux. malgré les soucis de sa mère. Bien en peine de joindre les deux bouts, seule avec ses deux fils, sa mère se voit contrainte de confier Akihiro, le cadet à sa mère qui vit à la campagne. Le bonhomme est littéralement propulsé dans un train par sa mère, et débarque dans un univers rural où ses repères urbains sont brouillés. C'est sans compter sur une grand-mère pas comme les autres, Osano dont le caractère trempé d'une large dose d'humour et d'amour-propre, vient à bout des situations les plus inextricables. La nature et le hasard lui offrent leurs bienfaits, sans contrepartie. Non loin de la maison, la rivière apporte au gré de ses flots, les fruits et légumes flétris dont les maraîchers se débarrassent en amont. "une sacrée mamie" est un désaltérant voyage vers l'enfance, tout en tendresse, tout en subtilités, tout en demeurant universel. Point n'est besoin d'être Japonais pour apprécier le récit. L'enfance est un territoire commun, un pays qui nous relie, et Ishikawa l'a magistralement compris.  

    Bourré de générosité, d'intelligence et de bons sentiments qui sont tout sauf dégoulinants, "une sacrée mamie" est une belle entrée en manga pour qui veut s'essayer aux bulles japonaises. A mettre d'urgence entre toutes les mains et à consommer sans modération pour préserver sa capacité à s'émerveiller.  ©